La saison passée, la Juventus a terminé sixième de Serie A, son second plus mauvais classement depuis 2020. Pourtant, sa production offensive et défensive attendue la place juste derrière l’Inter, loin devant ses concurrents. Plongée dans les données pour comprendre ce phénomène, auditer les choix du mercato et se demander si la quête d’un retour au premier plan en Italie et sur la (seconde) scène européenne est envisageable.
Le temps où la Juventus régnait sans partage sur la Serie A semble révolu. Après avoir enchaîné neuf titres dans la décennie 2010, la Vieille Dame n’a accroché le podium qu’une seule fois depuis 2020, en 23/24. Six saisons sans Scudetto, ça n’était plus arrivé à la Juventus depuis sa disette entre 1987 et 1995 (huit saisons) ! La campagne 2025/2026 s’est conclue sur une sixième en championnat avec 69 points, à un point de l’AC Milan et à deux de Como. Par conséquent, la Juventus devra se contenter de l’Europa League cette saison.
L’instabilité sur le banc résume le marasme sportif : trois entraîneurs se sont succédé sur le banc en moins de dix-huit mois. Thiago Motta, licencié en mars 2025 après moins d’un an, fut remplacé par Igor Tudor, lui-même remercié dès octobre après trois défaites consécutives. C’est Luciano Spalletti qui a pris la relève à partir de la 10ᵉ journée et qui est toujours aux commandes. En Ligue des Champions, l’élimination en barrage contre Galatasaray (5-7 au score cumulé) a clos brutalement la campagne européenne, après une phase de championnat invaincue.
Alors cette phase peut-elle prendre fin cette saison ? La Juventus peut-elle reprendre le dessus sur l’Internazionale (trois titres depuis 2020), Naples (deux titres) et dans une moindre mesure l’AC Milan (un titre) et l’Atalanta (qui a terminé trois fois devant elle au classement sur la période) ? Et peut-elle se replacer sur la scène européenne, en profitant de jouer dans une moindre concurrence en Europe League ?
Une Juventus en panne d’efficacité
Le premier enseignement des stats avancées, c’est que la Juventus a une production offensive bien supérieure à ce que son classement laisse supposer. L’xPTS [1], qui estime le total de points mérité d’après la qualité des occasions créées et concédées, place la Juventus au 2ᵉ rang de Serie A avec 75,5 points attendus pour 69 récoltés, derrière l’Inter (82,69). Avec 75 points, la Juve aurait devancé nettement Como, la Roma, le Milan et le Napoli. Aucune autre équipe du top 7 ne subit un écart aussi négatif : l’Inter surperforme de 4,3 points, le Napoli de 12,5, la Roma de 6,4. La Juventus est la seule à perdre des points par rapport à ce que son jeu produit.

La source de ce déficit n’est pas un manque de danger. La Juve affiche 74,16 xG (expected goals, probabilité qu’un tir aboutisse en but selon sa position et son contexte), 2ᵉ total du championnat derrière l’Inter (87,05) et devant l’Atalanta (68,65). Ce volume est celui d’un prétendant au titre, pas d’un sixième. Son problème se situe à la conversion : seulement 61 buts pour 74,16 attendus, soit 13,16 jamais inscrits. De plus, la Juventus a touché 22 poteaux et barres transversales (plus quatre en LDC) et n’a converti que 2 penalties sur 5 (40 %) en championnat.

La décomposition individuelle est plus parlante encore : David cumule 6 buts pour 8,81 xG (écart -2,81) et Conceição 3 buts pour 7,77 xG (-4,77). À eux deux, ils portent près de 8 des 13 buts manquants. Conceição et David affichent des xG quasiment identiques à celui de Yıldız (8,17), mais ce dernier a inscrit 10 buts, un de plus que ses deux partenaires réunis. Cette sous-conversion pénalise grandement le bilan juventino.
En défense, le constat s’inverse. L’xGA (expected goals against) de 36,12 est encore le 2ᵉ du championnat, mais les 34 buts encaissés (-2,12) et les 16 clean sheets en Serie A confirment une solidité structurelle. Di Gregorio affiche +0,6 buts évités [2] sur la saison, un profil neutre-positif. Le socle défensif repose sur une activité bien répartie : Locatelli cumule 7,2 actions défensives (tacles, interceptions, blocages et dégagements) par 90 minutes en Serie A et monte à 8,1 en LDC, record de l’effectif en Europe. Kelly (5,9 et 7,8 en LDC), Gatti (7,8, record en championnat) et Bremer (6,8) complètent un axe défensif fiable.
Ce profil d’équipe solide défensivement dans le calcio se fragilise en Europe. Les buts encaissés par match doublent pratiquement (0,9 en Serie A, 1,7 en LDC), la possession chute de 10 points (57,5 % à 47,5 %), les fautes grimpent (12,1 à 15,8). La Juve ne garde que 3 clean sheets sur 10 matchs européens et Di Gregorio passe à -1,3 buts évités en LDC, ce qui le place au 24e centile (rang du joueur par rapport à ses pairs) de la compétition. La double confrontation en barrage contre Galatasaray (sept buts encaissés, une expulsion dans chaque match) cristallise cette fragilité.
Au milieu de terrain, la Juve dispose d’une de ses forces en la présence de McKennie. L’Américain est l’auteur de 5 buts et 5 passes décisives en championnat, auquel il ajoute 4 réalisations en LDC. Il est le seul milieu dont la production offensive rivalise avec celle des attaquants dans les deux compétitions. Ses 8,64 xG dépassent celui de l’attaquant Vlahović (7,54), mais avec trois fois plus de temps de jeu (3 921 minutes disputées TCC, contre 1 162).
À l’opposé, la saison de Koopmeiners concentre plusieurs maux à l’échelle individuelle. Zéro but, zéro passe décisive en 1 803 minutes, malgré 1,79 xG et 0,73 xA (expected assist, probabilité qu’une passe débouche sur un but) qui attestent qu’il se procure et crée des situations. Son xGOT par 90 [3] plafonne à 0,05 : ses tirs ne menacent pas les gardiens adverses, malgré de bonnes situations. Autre illustration de l’écart entre le volume de création offensive et la conversion.
Le mercato de la Juventus interroge
Dans une équipe manquant d’efficacité offensive, les départs actés cet été emportent 21 % des buts de Serie A (13 sur 61) et 18 % de l’xG collectif. Le contributeur le plus important est Vlahović, parti libre et désormais joueur de Besiktas : 7 buts pour 7,54 xG en 972 minutes de Serie A, le seul attaquant du club à convertir à hauteur de ses situations, auquel il ajoute 3 buts en 192 minutes de LDC. Autre départ temporaire au goût d’échec : Openda, acheté définitivement à Leipzig pour environ 43 millions d’euros, n’a inscrit qu’un seul but pour 3,65 xG en Serie A (taux de conversion de 3,9 %) et il est parti en prêt à l’OL pour se relancer. Les autres départs (Kostic, Holm, Adžić) pèsent moins individuellement, mais ce sont 6 passes décisives et 13,24 xG qui s’évaporent au total.

En attaque, le recrutement mise principalement sur Kolo Muani (27 ans) transféré du PSG pour 41,2 millions d’euros. Sa saison dernière à Tottenham en Premier League (1 but en 1 704 minutes, 2,7 xG) ne rassure pas beaucoup sur le plan de l’efficacité. Deux éléments plaident pour lui : un rendement nettement supérieur en LDC (4 buts en 449 minutes, 36 % de conversion) et surtout un antécédent turinois convaincant lors de son prêt en 2025 (8 buts en 1 175 minutes, 31 % de conversion).


Autre transfert important de l’été, Alajbegovic (32 millions, prêté par Leverkusen à Salzbourg en 25-26) débarque avec un bilan de 9 buts et 3 passes décisives en Bundesliga autrichienne (1 912 minutes), un volume de tirs élevé et un profil de dribbleur (2,37 par 90). Mais l’international bosnien (14 sélections, 2 buts) arrive avec une saison en Autriche et 7 matchs d’Europa League du haut de ses (presque) 19 ans. Sa production offensive devra être confrontée à un autre niveau d’exigence. Prime à la jeunesse aussi pour Ekhator (20 ans en novembre), acheté 16,4 millions au Genoa. Il reste un profil de rotation (949 minutes jouées la saison dernière), mais qui fait preuve d’une relative efficacité (3 buts pour 2,89 xG).



En défense, Çelik (29 ans) a signé libre depuis la Roma. Il répond sur le papier directement au manque de profondeur du couloir droit : 2 747 minutes en Serie A, 5,27 actions défensives par 90 et 13,86 xGChain (mesure de l’implication dans les séquences menant à un tir), élevé pour un latéral. Quant à Lucumí (28 ans, 20,1 millions, Bologna), il renforce un axe central déjà dense avec sa fiabilité à la relance : 90 % de passes réussies, 61 % en passes longues (94e centile de Serie A, meilleur ratio que tous les centraux de l’effectif).
Au poste de gardien, c’est Vicario (29 ans) qui est venu en prêt de Tottenham. Son profil est contrasté : -5,22 buts évités en Premier League (5e centile), mais +0,74 en LDC (73 % d’arrêts). La presse italienne rapportait que Spalletti souhaitait Alisson : l’écart entre l’ambition et le résultat au poste est notable.
Enfin, les retours de prêt constituent le volet le plus prometteur. Nicolás González, après 1 480 minutes et 5 buts en Liga avec l’Atlético de Madrid (4,21 xG, conversion impeccable), revient avec un profil d’ailier aussi capable de défendre : 4,57 actions défensives par 90 en LDC (48e centile). Douglas Luiz (936 minutes en Premier League entre Nottingham Forest et Aston Villa, 90 % de passes réussies, 1,25 xA en LDC avec Villa) apporte de la profondeur au milieu. Leur réintégration change potentiellement la donne, mais elle reste à confirmer dans le contexte turinois.
Le facteur X : Jérémie Boga, l’ailier efficace
En étudiant l’effectif turinois, le profil le plus évident pour cette section est Miretti : meilleur récupérateur par 90 du milieu, indicateurs créatifs en hausse en LDC, malgré un temps de jeu limité. Mais il semble se diriger vers un départ à Besiktas. Le facteur X de cet effectif se trouve peut-être ailleurs dans le secteur offensif.
Jérémie Boga n’a joué que 666 minutes de Serie A depuis son arrivée en janvier et 53 en LDC. Sur cet échantillon réduit, ce que disent les chiffres par 90 est sans ambiguïté. Son xG par 90 (0,56) est le double de celui de Yıldız (0,27) et dépasse nettement Conceição (0,36). Son xGOT par 90 (0,46), qui mesure la qualité de ses frappes cadrées, est le plus élevé de tous les ailiers. Et surtout, il convertit : 16,7 % de tirs transformés, quatre fois le ratio de Conceição (4,1 %), bien au-dessus de Yıldız (10,3 %). Ses 4 buts pour 2,87 xG montrent un finisseur calibré, dans une équipe qui en manque cruellement. L’écart avec sa demi-saison niçoise (2 buts en 645 minutes, 1,57 xG) suggère un joueur qui tire mieux parti du système turinois pour se créer des occasions, mais qui convertit avec une efficacité régulière. En outre, il crée des opportunités pour ses partenaires, mais il n’a délivré aucune passe décisive malgré 3,22 xA.

En revanche, ses données défensives sont faibles. Son profil est unidimensionnel. Mais dans un effectif où le diagnostic central est la sous-conversion, un ailier qui tire, cadre et marque à hauteur de l’attendu est forcément précieux dans la rotation. De quoi espérer légitimement glaner un peu plus de temps de jeu en sortie de banc ou pour pallier d’éventuelles absences durant la saison.
Le prospect : un patron de la défense
Le souci majeur est l’efficacité offensive, mais la Juventus empile déjà les attaquants, les ailiers et les milieux de terrain. Les tifosi devront espérer que les joueurs en place s’améliorent, que les recrues performent et retrouver le Kolo Muani version 2025.
L’autre manque que ni le mercato ni les ressources internes ne comblent est un défenseur central dominant sur la scène européenne. En LDC, aucun central juventino ne maintient un centile de duels supérieur à 50 (Kelly chute de 77 à 34, Bremer de 45 à 20). L’effectif ne dispose pas d’un patron défensif régulier dans toutes les compétitions majeures.
Trois profils écartés
Fikayo Tomori (Milan, 28 ans) échoue sur les deux critères de duels en championnat et s’effondre en aérien en LDC (36,4 %). Les jeunes internationaux italiens Filippo Mane et Luca Reggiani (Dortmund, 21 et 18 ans) n’ont pas l’échantillon suffisant (4 et 8 matchs de Bundesliga) et sont trop jeunes pour prétendre à un rôle de taulier.
Le meilleur signal européen des profils passés en revue appartient à Daniele Ghilardi (Roma, 23 ans, 1,89 m). Duels passant de 55,6 % en Serie A à 69,2 % en Europa League, aériens de 56,8 % à 75 %, actions défensives de 9,28 à 10 par 90, exactement le schéma inverse de la charnière turinoise qui régresse en Europe. Mais la Roma l’a sécurisé dès l’été 2025 en prêt avec obligation d’achat auprès de l’Hellas Vérone, devançant le Betis et l’Atalanta.
Filippo Terracciano (Milan, 23 ans, 1,88 m) offre un profil plus accessible et aussi intéressant. 91 matchs de carrière en Serie A et une saison pleine en prêt à la Cremonese en 25/26 avec 60,9 % de duels remportés, 6,84 actions défensives par 90, une polyvalence rare (arrière gauche, milieu défensif). La précision de ses passes (86,2 %) restent sous le seuil turinois et ses 4 matchs européens en carrière ne suffisent pas à vérifier le rendement continental. Évalué à 4,5 millions d’euros, il serait une piste accessible et prometteuse.
Oumar Solet, un central complet
Le profil le plus complet est Oumar Solet (Udinese, 26 ans, 1,92 m). Seul candidat à franchir simultanément les seuils de duels gagnés (59,6 %), de volume défensif (8,12 par 90) et de passes précises (89,3 %). En outre, son passage à Salzbourg en LDC 2022-23 atteste d’un rendement au plus haut niveau continental : 68,4 % de duels remportés, 83,3 % en aérien, 8,09 actions défensives par 90. Adapté à la Serie A depuis deux saisons, estimé à 23 millions d’euros (Transfermarkt) mais en fin de contrat en juin prochain, c’est le prospect dont le profil répond le plus directement, sur le papier, au manque de régularité défensive diagnostiqué.

[1] xPTS (expected points) : estimation du total de points qu’une équipe aurait dû accumuler d’après la qualité de ses occasions créées et concédées sur chaque match, indépendamment du score final.
[2] Buts évités : différence entre le nombre de buts qu’un gardien aurait dû encaisser (d’après l’xGOT des tirs cadrés subis) et le nombre de buts réellement encaissés. Un chiffre positif signifie que le gardien arrête plus que l’attendu.
[3] xGOT par 90 (expected goals on target per 90 minutes) : métrique qui mesure la probabilité qu’une frappe cadrée devienne un but, après que le ballon a été tiré. Contrairement au xG classique (évalué avant le tir), le xGOT intègre la qualité technique de la frappe — sa puissance, sa précision et sa trajectoire. Par exemple, deux tirs depuis la même position peuvent partager le même xG (0,15), mais une frappe croisée dans la lucarne obtiendra un xGOT bien supérieur (0,45) à un tir mou centré.


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